Vie intérieure

30 ans, l’âge de (dé)raison

Je me rappelle encore d’une interview télé où on demandait à Cécile de France, alors toute jeune trentenaire, ce qu’elle pensait de ce changement de décennie. On sentait que le journaliste voulait lui transmettre une certaine angoisse sur le vieillissement dans une industrie où ce n’est jamais facile et, avec un naturel déconcertant, elle avait répondu qu’elle ne s’était jamais sentie si épanouie. J’avais 18 ans, la vingtaine devant moi, et je me rappelle avoir pensé « mais c’est n’importe quoi ! ».

N’empêche qu’une douzaine d’années plus tard, je m’en souviens encore. Je revois sa coupe blonde à la garçonne, son sourire tranquille et ses yeux pétillants. Je n’ai pas compris et comme souvent, quand je ne comprends pas, je garde dans un coin de ma tête, jusqu’à dénouer le mystère. Douze années durant, cette petite phrase de rien du tout est restée enfouie dans mon subconscient et, à force de sortir de plus en plus de ce chemin qu’on avait gentiment tracé pour moi et que je suivais parce que prendre le petit sentier planqué sur la droite entre deux fourrés là-bas, et bien ça fait peur, à force de chercher ce que je voulais vraiment faire de ma vie donc, à force de construire qui j’étais, j’ai fini par me demander « Et si c’était vrai ? ».

Pendant des années, j’ai trouvé que trente ans, c’était affreusement vieux. C’était l’âge où tout était installé, posé, rangé, l’âge de raison. L’âge où les espoirs ne sont plus permis parce qu’on est vieux, qu’on ne danse plus, qu’on sort boire un verre à 18h pour être rentré à temps pour le journal télévisé. Alors forcément, j’ai toujours ressenti une espèce de hâte, l’impression que certaines choses devaient être finies avant mes trente ans, sinon c’était fichu. L’impression de devoir profiter maintenant, parce que ces choses-là ne dureraient pas. Et finalement, quand je regarde autour de moi, c’est ce que je vois un peu partout. Chacun se presse pour avoir rempli la check-list avant la date fatidique. Il faut l’appartement ou la maison à la campagne, le couple, parfois le mariage, souvent les enfants. N’oublions pas le chien et la chambre d’amis. Le canapé neuf et la télé au format tellement excessif que rien que de regarder l’écran éteint j’en choppe déjà la migraine. Il faut avoir dansé et pris un certain nombre de cuites parce qu’à trente ans, on va gentiment se poser devant la télé sus-citée, et attendre. Trente ans, dead line de l’enfer.

Bon j’avais une check-list un peu différente. Moi, à trente ans, je voulais être artiste. Ce qui ne veut en soi absolument rien dire. Mais ça, j’ai mis du temps à le comprendre. Je voulais absolument être publiée avant mes trente ans, comme je voulais être publiée avant mes vingt ans, puis avant mes vingt-cinq ans, comme j’ai aujourd’hui l’impression que si je ne peux pas être connue jeune (vaste terme que j’ai bien du mal à définir puisque je ne me sens pas moins jeune qu’à vingt ans, juste à tout casser moins stupide), alors à quoi bon être connue. La névrose du temps qui passe, de la vieillesse comme déliquessence du corps et de l’esprit. Alors que franchement, si je puis me permettre, qu’est-ce que ça t’apporte d’avoir ces choses avant trente ans ? Les gens auxquels je me plains « Je vais avoir trente ans et j’ai rien fait de ma vie » me répondent inlassablement : « Mais tu as un appart, un boulot stable et un mec ! » Mais ça ne compte pas ! C’est vrai, j’ai posé des bases solides, mais il me semble qu’être locataire célibataire sans job fixe ne ferait pas de moi une ratée pour autant. Et pourtant, aux yeux de la société, je suis une fière trentenaire. On peut même dire que j’ai gagné le droit de les avoir mes trente ans tiens ! Allez t’as acheté à 26 ans ? Tu as une relation stable ? Oh et tu as un travail posé où tu es reconnue, mais c’est parfait ! Allez tiens, ton droit de passage à la trentaine, tu l’as bien mérité. Genre.

Mais finalement, c’est assez vrai, ne nous leurrons pas. Quand d’autres se sont investis à fond dans leurs passions, moi j’ai passé dix ans à faire ce que la société attendait de moi. À ne pas me consacrer à l’écriture parce que, « passe ton bac d’abord », puis à ne jamais finir mon roman parce que j’avais des études à finaliser, à repousser l’écriture du seul roman jamais achevé parce que j’avais des papiers à rendre pour le boulot. À ne pas essayer la musique parce que ce n’était pas pour moi, à ne pas tenter la danse classique parce « moi, tu comprends, je ne suis pas sportive ». Dix ans à sagement repousser ou renoncer en me disant qu’on verrait plus tard et que ce n’était pas si grave. Dix ans à ronger une jalousie incontrôlable envers les petits prodiges qui publient à dix-sept ans des livres écrits sur leurs heures de perm, une putain de haine pour les musiciens talentueux qui peuvent montrer leur art au grand public, les peintres auto-didactes, les gens de mon entourage qui avait choisi un métier qui leur permettait de ne serait-ce que toucher du bout des doigts l’art. Dix ans d’aigreur envers les gens qui évoluaient dans ce qui aurait dû être ma vie. Dix ans à attendre gentiment que la chance frappe à ma porte tout en me disant que c’est trop tard. Parce que bon, j’ai trente ans, je ne serai jamais une jeune et folle artiste, je serai juste une jeune dame bien comme il faut, enfermée dans la case de mon métier.

Ah bon ? Et pourquoi pas en fait ? C’est vrai, je paie des impôts, je gère l’administration mieux que jamais. J’ai une opinion sur le plan Madelin et un prêt à rembourser. Oui, et bon ? J’ai toujours envie d’écrire, j’ai toujours envie de gratouiller tant bien que mal sur mon ukulélé, je suis prête à devenir sportive, je tiens pas plus mal l’alcool qu’avant et je fais toujours des blagues à la con. J’ose enfin chanter, je trouve le courage de brandir mon appareil photo en soirée, et surtout de dire que non, je n’ai pas compris la référence. À trente ans, je n’ai plus vraiment d’autre objectif que de ne pas perdre dix années de plus. Arrêtons  de chercher la légitimité d’être soi, arrêtons de nous focaliser sur la destination, et profitons un peu du chemin. Comme me l’a judicieusement fait remarquer une amie à qui je me plaignais que un mec, un job et un appart ce n’est pas non plus un accomplissement en soi, certes, mais c’est un bon début et trente ans, ce n’est que le début. Et après tout, c’est vrai : j’ai toujours envie et la seule différence, finalement, c’est que maintenant je m’en fous. Je m’en fous d’échouer parce que je viens de perdre dix ans à avoir peur d’essayer et que vu le résultat, j’ai envie de vous dire que créer un blog, même (et surtout) con, chanter à tue-tête dans mon salon, prendre le temps de me poser sur un rocher le temps d’une balade pour prendre une photo au lieu de me dire ohhmondieumaisquellehorreurjevaisretardertoutlemonde et enchaîner quatre accords sur une rythmique facile quand j’ai personne à qui parler en soirée et bien entre nous, ça pourra pas être pire.

« C’est un cycle nouveau. On a pris à un moment des décisions. Et aujourd’hui, on obtient le résultat ou on en paie les conséquences. Cela dépend des cas. »

Cécile de France

3 commentaires

  • Arielle

    C’est bon de te relire <3
    Et fuck la check-list, la vie, c'est pas une liste de courses !
    Je ne sais pas d'où vient cette croyance qu'on est censés plus s'éclater à la vingtaine, même si on l'a tous intégrée aussi, parce qu'à l'unanimité, tous les échos que j'ai eus de gens qui ont passé la quarantaine, c'est qu'ils étaient tellement plus épanouis à la trentaine, et tu le confirmes. Joyeuse nouvelle décennie pleine de vie et de bonheur !

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