Vie intérieure

Je me suis engueulée avec l’univers

Ça a commencé un peu bêtement, comme toutes les histoires qui impliquent l’univers, de toutes façons. J’étais sortie m’acheter trois bouteilles de Badoit, parce qu’on était lundi et que j’avais établi depuis quelques temps que c’était ma consommation hebdomadaire habituelle et pour une fois, je sais pas, j’ai eu envie d’anticiper. Grand bien m’en fit, puisque de retour d’Interma… (Chut chut pas de marques !), alors que l’ascenseur venait vaillamment de nous amener, moi et mes trois bouteilles, au sixième étage, ce fut le drame. Bon, tu vas me dire que j’exagère, car en vrai, à ce moment-là, je fis juste tomber mes clés à mes pieds. Un acte d’une banalité rare, surtout pour une grande maladroite comme moi (si tu m’as déjà vu manger, tu comprends de quoi je veux parler), et pourtant. Parce qu’à ce moment-là, alors que j’étais en train d’initier ce mouvement d’une tragique simplicité qui consiste à se pencher pour ramasser ses clés (le truc que tu maîtrises au plus tard vers le CE1, si tu vois l’idée), je revois encore la fraction de seconde où mon pied est venu buter contre mon trousseau qui s’est alors glissé dans la fente entre la cage d’ascenseur et le rebord, et s’est mis à dévaler les six étages pendant que je restais coite devant un événement aussi inattendu.

Voilà. C’est là que ça a commencé.

J’ai pensé au porte-clé rigolo que j’avais acheté pour mon premier appartement à Nantes, il y a de cela presque 12 ans.

J’ai pensé au badge de la porte d’entrée que mes collègues avaient mis plusieurs mois à obtenir.

J’ai pensé à la clé de l’ascenseur que tant de gens jalousaient et qui m’avait valu d’être considérée comme la chouchoute du patron.

Mais en vrai, j’ai surtout pensé que l’univers se foutait de ma gueule. Qu’il essayait certainement de me dire qu’il était temps que je quitte le bateau, mais qu’au cas où il n’avait pas remarqué, j’avais déjà donné ma démission et j’étais déjà en train de préparer mon changement de travail et qu’à un moment donné, je ne voyais pas ce qu’il lui fallait de plus. Et que j’avais besoin de cette putain de clé d’ascenseur pour le jour de mon déménagement, et que puisque c’était ce qu’il voulait, après tout, il pouvait pas y mettre du sien, un peu, bordel ?

L’univers a rigolé. Si je te jure. Tu n’es pas obligé de me croire, mais il a rigolé. Parce que l’univers ne fait jamais rien par hasard.

Et ça m’a vraiment, mais alors vraiment mise en colère.

Je lui ai énoncé les dossiers à rendre, les gens que je devais voir, les obligations familiales, les préoccupations administratives, les nouveaux clients à rencontrer, les formations à supporter, et un pincement d’angoisse au cœur j’ai hurlé intérieurement « et moi ? et moi putain ? c’est quand que je deviens photographe ? c’est quand que je finis mon bouquin si je peux même pas souffler cinq minutes, hein ? ».

Il m’a dit que c’était bien mon problème si je n’avais pas le sens des priorités.

Je lui ai répliqué que c’était de sa faute, qu’il me faisait trop porter et que pourquoi il m’aidait pas à aller là où je voulais hein ?

Il s’est tu, et il a souri.

J’ai regardé l’interstice dans lequel avaient disparu mes clés, et je me suis dit que je m’en fichais si on les retrouvait un jour, tout compte fait. J’ai pouffé en m’imaginant raconter la scène à ma meilleure amie. Je me suis demandé si l’univers n’avait pas un humour aussi douteux que le mien, finalement. J’ai appelé mon patron, j’ai récupéré des clés à droite et à gauche. J’ai fait le deuil de la clé de l’ascenseur, j’ai emmené mes dossiers chez moi, je les ai posé dans un coin, je suis sortie acheter une plante, j’ai regardé les notifications messenger clignoter sur mon téléphone et j’ai décidé que de toutes façons, le sort du monde ne reposait pas sur mes fragiles épaules, je me suis fait un chocolat chaud, je me suis posée sous la couette, j’ai allumé mon pc, le chat est venu se lover sur mes bras. Je ne pouvais plus bouger.

C’était ça le bonheur.

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