Vie intérieure

Tu sais quoi ? C’était vraiment mieux avant

J’ai toujours lutté contre cette phrase que je trouve d’une hypocrisie sans nom. Non, ce n’était pas mieux avant. C’était au mieux plus facile parce qu’on était plus jeunes, plus adaptables, qu’on subissait moins, qu’on ignorait mieux, qu’on combattait avec plus d’ardeur. Mais si les vieux de tous lieux et de tous temps répètent inlassablement que tout était mieux avant, alors acceptons la réalité, c’est juste qu’ils vieillissent. Les jeunes étaient plus polis et on respectait les anciens, et puis on échangeait avec ses voisins (des fois du lait, des fois son mec), et la météo, c’est vraiment plus ce que c’était. Les politiciens c’est tous des pourris (alors que l’histoire nous le prouve bien, avant c’était tous des enfants de chœur) et les femmes ne sont plus élégantes (prenons cinq minutes pour nous pencher ensemble sur ce qui se disait quand les femmes commencèrent à se couper les cheveux et lorsque la mini-jupe fit son entrée dans le monde, juste pour voir). Non rien ne va plus et si tu veux tout savoir, on ferait bien mieux de tous se suicider car personne dans le monde ne cherche à améliorer quoi que ce soit. Aucune communauté ne tente de tirer le pays, l’économie, l’art, l’entraide vers le haut. L’éducation, la société, l’art, la langue, oui mes bons amis, c’est le monde entier qui s’en va à vau-l’eau, et notre corps de même, voilà peut-être ce que pensent réellement les petits vieux. Pour y avoir pas mal pensé, je soupçonne qu’il est juste plus facile de se dire que le monde va s’écrouler à notre mort, et que le meilleur, il était pour nous. Je suis bien placée pour imaginer la frustration de tout ce dont on ne pourra jouïr, alors c’est probablement moins douloureux de s’imaginer qu’on ne rate rien. Et c’est pour cette raison que je lutte ferme pour ne pas dire qu’on avait un meilleur niveau d’orthographe quand j’étais au collège, et qu’avant on connaissait des vrais hivers. Oui, je refuse de dire ça.

Mais aujourd’hui, quelqu’un aura eu raison de cette ferme décision. Remercions tous en chœur Facebook sans qui rien n’aurait pu être possible. Oui, prend bien le temps de le remercier pour les 1700 mots de cet article qui t’attendent.

A l’automne dernier j’ai pété les plombs (exactement comme en ce moment tiens, pour te donner une idée du phénomène) et j’ai ouvert un nouveau compte Facebook parce que juste j’en avais marre que ma famille voit toute mon activité, j’en avais marre de mon nom, j’en avais marre qu’on me trouve partout tout le temps, mes collègues, mes clients, le monde entier avec lequel je ne communique pas et j’ai envie de te dire que si c’est le cas c’est peut-être qu’il y a une bonne raison. Et j’ai eu envie de n’aimer que quelques pages, de séparer les groupes en rapport avec mon boulot du reste de ma vie. Oui, pauvre folle, j’ai aspiré à une vie privée ! Mais Facebook, en ce 25 janvier de l’an de grâce 2018 (si tu veux situer c’est le moment précis où c’était vraiment mieux avant parce que tous les grands artistes sont morts* et avant on savait faire des comédies et y avait pas que des blockbusters au cinéma et tout le monde ne pense qu’à l’argent et la littérature française c’est rien que de la masturbation intellectuelle et le festival d’Arles c’est devenu super prétentieux et puis tu sais le mariage ça ne veut plus rien dire et t’ai-je donc parlé de la météo ?), Facebook donc, m’a gracieusement informée d’une activité suspecte sur mon compte (mais n’a pas précisé laquelle, histoire que je ne puisse pas dire « non mais en fait tout va bien ») et m’a demandé une photo (pourquoi faire ? je ne sais pas mais je l’ai fais quand même parce qu’il y a 20 minutes j’étais encore naïve et puis je sortais de chez le coiffeur, j’étais blonde à nouveau** j’avais toute la journée devant moi et j’étais contente) (depuis moins), le tout avant d’enchaîner sur « ok on va vérifier ça mais en attendant on vous déconnecte, c’est plus prudent ».

Mais tu vas vérifier quoi au juste ? Que la personne qui a fait l’activité suspecte avait bien ma tronche ? Et tu fais ça comment, petit malin ? Et pendant ce temps, Facebook m’a privée de la page de mon blog que j’ai créée avec amour il y a trois petits jours de cela. Il m’a volé mes conversations, mon media de communication préférée, les articles que j’avais sauvegardés. Je me suis sentie dépossédée.

Non mec, moi je vais te la dire la vraie raison. La vraie raison c’est qu’au printemps dernier j’ai subi un contrôle d’identité, qu’on m’a forcée à utiliser mon nom de baptême, et j’ai pas eu envie, j’ai créé un nouveau compte, et bon sang je suis loin d’avoir le pseudo le plus dingue de la création, quand je vois certains de mes potes à côté j’hallucine ! Mais non non meuf, assume-le ton nom ! Que tout le monde puisse bien voir tout ce que tu fais de tes loisirs !

Tiens ça me rappelle une histoire dont j’ai discuté avec un très bon ami récemment. Une association d’aide à la personne avait une employée sérieuse, qui faisait très correctement son travail. Or un jour, quelqu’un découvre que la demoiselle arrondit ses fins de mois en faisant du porno, et ce sous le même prénom. L’association, gênée, la vire, et la jeune femme, outrée, l’attaque aux Prud’hommes. Bien sûr, je comprends la position délicate de l’association. Et si vous voulez mon avis, conserver le même prénom était une erreur stratégique évidente. Mais maintenant j’ai envie de te dire, qui ça regarde ce que cette fille fait de son temps libre, en vrai ? Tant qu’elle fait correctement son job, et putain quand tu connais pas mal de personnes âgées tu le sais que les aides qui le font bien leur boulot ça court pas les rues, c’est ce qui compte non ? Mais non ! Voilà qui va choquer la société ! Alors que le mec qui a découvert le pot-aux-roses, qui va lui faire une réflexion ? Parce que oui, je l’avoue, et c’est peut-être moi le problème, comme Facebook a d’ailleurs l’air de le penser, mais moi, la vraie question que je me pose, c’est qui s’en rest rendu compte et surtout, oui surtout, comment ? « Alors je voulais aller sur youtube mais j’ai rippé. ». Tu crois que quelqu’un va lui dire à lui, que ses loisirs portent atteinte à l’image de l’entreprise dans laquelle il bosse ? Que personne n’a envie d’avoir un banquier qui passe ses week-ends sur YouPorn et consorts au lieu d’être un exemple pur de chasteté ? Non, ça, bizarrement, tout le monde s’en fout. Facile d’être choqué de te branler sur l’aide à la personne de ta mère la samedi soir, parce que vois-tu le porno ça arrange tout le monde, mais c’est maaaaaaaaal ! Que les femmes respectent donc leurs corps nom de Dieu, diront-ils entre deux bouts de sopalin. Je veux bien me branler et t’éjaculer à la face mais faudrait pas que tu soignes ma mère quand même, là ça devient sale ! Ah il est loin le temps où une femme devait faire l’effort d’être mère, épouse et pute. (Mais on vous avait prévenu, c’était mieux avant.)

Voilà que la colère avance tellement qu’elle déroule le fil de mes pensées et m’amène à une nouvelle anecdote. Je repense à cette pétition que j’avais signé pour empêcher cette loi stupide qui exigeait qu’on paie tous les commerçants en cartes et qu’on supprime l’argent liquide. Un de mes potes m’avait dit que cette loi était bien nécessaire, qu’il fallait qu’on puisse tous payer pareil, que ça évitait le black etc. Mon chou si tu veux éviter les dérives, j’ai une bonne nouvelle pour toi, à chaque nouvelle loi, création, idée, invention, avancée médicale sa dérive. C’est comme ça, c’est une des grandes lois de la nature. Ce à quoi il avait argué que si j’étais honnête je n’avais rien à dire contre cette loi. Moi qui comptait faire du porno au black, zut alors.

Non mais sérieusement les mecs. Les dérives, c’est bon, on connait. Le blanchiment d’argent pas liquide ça existe aussi, et en fait avec un brin de jugeote, tout est possible. Pas besoin d’être un foudre de guerre pour savoir ça. Ces petites lois de merde c’est pas pour sauver le monde du grand banditisme, c’est juste pour supprimer la liberté individuelle des citoyens. Mais ça ne dérange pas les gens bien pensants car ils sont formidables, ils n’ont rien à se reprocher. Pas de désirs incongrus, pas de velléités de folie douce, ils sont toujours là où la société les attend. Et franchement, s’ils sont heureux comme ça, moi je ne vois pas de problème. Mais arrêtez de venir faire chier les autres putain ! J’ai le droit de ne pas avoir envie que n’importe qui puisse surveiller le moindre de mes plaisirs et de mes activités, et Dieu sait que ça ne fait pas de moi une criminelle en puissance pour autant ! J’utilise ma carte bleue souvent, mais j’ai envie que ça reste un choix. Comme je laisse à mon banquier le choix de passer son samedi soir sur du porno.

Aussi je me demande, est-ce que finalement ça ne les rassure pas, tous ces gens, est-ce que ce n’est pas pour eux rien qu’une sombre consolation quant à la médiocrité de leur vie, de se dire qu’à force de mettre des bâtons dans les roues dans esprits rebelles, eux aussi se verront cantonnés dans leurs maisons en banlieue, avec le même jardinet carré, le même écran plat dans le salon, les mêmes plats dans le frigo, le même chien et les mêmes enfants. Alors se diront-ils, eux aussi, les rebelles, qui croyaient pouvoir faire mieux, les voici coincés avec les mêmes envies, les mêmes joies ridicules, les mêmes peines, le même quotidien.

Mais j’ai un scoop pour toi, petit être à étriqué par l’ennui de ta vie, ça ne suffira pas. Oui c’est vrai, c’est gênant, et agaçant, et parfois on a l’impression qu’il faudra recommencer encore et encore. Mais si l’histoire m’a appris quelque chose, mon cher, car c’était pareil avant, et cela restera similaire demain, c’est que petites contrariétés et grosses tragédies ne feront jamais que faire ressortir le grandiose des fous et des rebelles.

* RIP Alan Rickman, tu seras à jamais dans nos cœurs

** ceci expliquant potentiellement cela

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