Les hommes et moi

J’ai 30 ans, et tu es mon premier chagrin d’amour

Faut vraiment être con pour avoir son premier chagrin d’amour à 30 ans. Sérieusement, c’est pas un âge fait pour ça. J’aurais tellement préféré que ça me tombe dessus quand j’étais à la fac, alors j’aurais séché des semaines durant, je me serais enfermée dans mon petit studio, les volets fermés, et tant pis pour les plantes, j’aurais écouté en boucle des chansons tristes à en crever et j’aurais traîné en pyjama, incapable de distinguer le week-end de la semaine et le jour de la nuit. Ma vie n’aurait plus été rythmée que par le bruit sourd du tram A (ou était-ce le E ?) derrières mes volets clos. Je n’aurais pas eu de chat à nourrir et pas d’administration à contacter. J’aurais écouté les gens vivre de loin, ç’aurait été bien. Tu sais, quand je t’ai dit que j’étais amoureuse, je le pensais, mais je n’étais pas sûre que ce soit vrai. Ne m’en veut pas, je n’ai jamais vraiment été amoureuse, et maintenant je le sais avec certitude. J’ai toujours noyé mes chagrins dans le rire, et je me suis gaussée de mon incroyable faculté au deuil. Quand tu penses que je pleure encore quand on me parle de mon grand-père, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

D’aucuns diraient que c’est une idée stupide, de t’écrire. Ils crieraient au scandale, certainement. Et bien sûr que c’est stupide. J’aurais dû faire comme pour les autres, t’enfermer dans une boîte et ne plus t’accorder un seul regard. Une pensée de ci de là, un vague à l’âme, parfois. Mais pas t’écrire. T’écrire, c’est entretenir le lien qu’on avait, et refuser de te laisser partir. Non, nuance, me refuser d’aller ailleurs. Mais au final, je ne suis pas convaincue d’avoir envie d’aller ailleurs, pas tout de suite du moins. Un jour, sûrement, je n’aurais plus besoin de t’écrire, peut-être dans un mois, peut-être jamais. Il paraît que c’est ça les chagrins d’amour, on ne sait jamais quand ils s’en vont, et on n’est jamais certain qu’ils partent un jour. C’est comme le pardon, il frappe à notre porte quand on s’y attend le moins. C’est vrai que ma vie est une putain de parodie de Netflix. J’ai pardonné ce soir, et tu sais très bien à qui. Je suis descendue à l’appart du dessous, et je tremblais comme une feuille, et je savais que si je ne le faisais pas alors ça m’obsèderait des jours durant. Et tu le sais, quand je ne tiens plus, j’agis. Au moins ma vie avance. Même en ce moment, c’est fou quand tu y penses. Si je m’écoutais, je passerais mes journées devant des séries tragiques, à pleurer devant la dépression des autres. Les volets fermés. Je ne mange même pas tant que ça. Il parait que le chagrin peut couper l’appétit, mais moi d’habitude j’engloutis tout ce que je trouve. Là non, j’ai même perdu du poids. Ma vie s’est arrêtée, et pourtant quelque chose s’est réveillé. J’ai commencé à écrire un roman d’amour, parce que je suis un putain de cliché. Et je l’adore. J’ai toujours su qu’il fallait aimer pour parler d’amour, et Dieu qu’il est bon d’étaler ses émotions sans fards. Il m’est précieux, ce chagrin d’amour, c’est mon premier, et j’adore ce qu’il crée en moi. J’adore ce besoin d’écrire, d’exprimer. J’adore me moquer d’être ridicule à pleurer. Des fois je m’observe et pour la première fois, je ne suis pas en colère, juste triste. Et je crois que j’aime ça, parce que je me vautre dans des chansons tristes à pleurer. J’ai commencé une série triste, mais j’ai failli l’arrêter, parce que les scènes étaient baignées de soleil, et moi je veux qu’il pleuve sur la ville comme il pleure dans mon cœur.

C’est marrant, certains jours, j’ai encore le réflexe de t’appeler pour te raconter que ça ne va pas. Mais je ne le ferai pas, et tu le sais. Je me contenterai de t’écrire des lettres que peut-être tu ne liras jamais.

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